Cela faisait assez longtemps que j'attendais ce moment, ce moment où j'allais quitter mon poste actuel. J'aurais préféré que cela se fasse dans d'autres conditions, que les problèmes de santé ne s'en mêlent pas, ç'aurait été plus simple. Il faut dire que mes deux dernières années de travail en grande distribution m'ont tout simplement usée. Ce n'est pas que j'étais trop faible, ou pas assez courageuse, ou rechignant à travailler. C'est juste qu'on a tiré sur les cordes à outrance. Plus de travail , pas d'augmentation horaire pour le faire. Choisir entre finir plus tard ou réussir à le faire selon le temps imparti a été difficile parce qu'on n'a pas toujours les bonnes oreilles pour nous écouter. "Il faut aller plus vite", "il faut faire plus" , "il faut mettre de la bonne volonté". Il faut , il faut , il faut. Mais le corps n'est pas une machine et quand bien même il en serait une, on sait bien qu'une machine surchargée finit par tomber en panne.

J'ai une vie en dehors de mon boulot. Une vie à vivre. Je vais travailler pour pouvoir vivre et je ne vis pas pour travailler. Là est la nuance. Alors oui, j'ai choisi de réussir à faire mon travail le plus correctement possible malgré une augmentation considérable de la charge de travail sans augmentation du temps pour le faire, malgré l'augmentation des tâches et l'extrême polyvalence qu'on nous demande. Il aurait fallu parfois se dédoubler, se démultiplier pour s'en sortir. Je l'ai fait parce que j'ai comme tout le monde des factures à payer, une maison à financer, mon estomac à sustenter, mon esprit à cultiver … et la crise nous fait peur et à moi elle me faisait peur. Les emplois ne se bousculent pas à ma porte. Et certes, il y a un an, j'en avais vraiment marre. Je voulais démissionner, partir de là. Mais j'avais mon épée de Damoclès sur la tête. Trouver un autre travail me paraissait une sacrée paire de manche. Se révolter ? Je n'ai certainement pas le cran, même si au fil du temps j'ai appris à mieux gérer les tâches pour savoir les reporter au lendemain sans qu'on le remarque. Mais cela demandait du nerf, beaucoup de nerf, du nerf solide. Vois-tu, ça ne pouvais pas durer comme ça.

Evidemment, ma santé en a pris un coup. Fatigue intense, démotivation, dos en compote. Puis en Octobre mon histoire de névralgie bracchiale droite. Me voilà en congé maladie obligatoire. Impossible de soulever du poids dans hurler, douleur lancinante et diffuse, une douleur à la fois sourde qui pouvait se révéler intense en cas de mouvement. Mon bras a dit "Stop". Aujourd'hui, après 5 mois il est encore malade.

Que m'a-t-on dit au boulot ? "On t'avait donné le choix ! Tu l'a voulu !". J'aurais pu passer caissière ou quitter mon rayon liquide pour le rayon épicerie. Laissez-moi rire franchement. Caissière, sans un dossier aux chaises ? Avec un siège tanguant comme un bateau ? Caissière à plein temps sans douchettes ni code pour les articles lourds ? Je rentrais toujours avec un mal de dos incroyable après une journée de caisse.  Le rayon épicerie ? Plus léger que les liquides ? Laissez-moi rire ! Les cartons d'huile pèsent une tonne et la manipulation des boites de conserves est un calvaire pour les tendons.

Au final ce que j'ai entendu, c'est que tout ça, c'était de ma faute. Ma faute parce que j'étais obstiné à conserver un rayon que je tenais depuis 2 ans, mon rayon liquide. Mais au début, j'avais le temps, le temps NORMAL de m'en occuper. Le temps de prendre les bonnes positions, de ne pas me faire mal. Ces activités m'avaient d'ailleurs beaucoup musclées et j'appréciais notamment ce travail pour ce côté physique. Mais beaucoup plus de travail, avec parfois même, MOINS DE TEMPS, on finit à se laisser prendre par la pression, on finit comme un mouton crédule "Mais si c'est possible, vous y arriverez ". Peut être la fierté je ne sais pas, ou la peur de perdre mon emploi. J'ai fait en sorte de tout faire selon les temps impartis. Un rythme assez effroyable que j'ai tenu sans trop souvent broncher, me contentant de me dire "au moins tu as un travail". Je n'ai jamais été aussi BETE que ça. J'aurais du, j'aurais du tout lacher ! Tant pis pour les soucis… parce qu'aujourd'hui à force d'avoir cédé, à force d'avoir accepté, à force d'avoir tenu bon, j'ai abimé ma machine. Pour gagner du temps, oubliées les bonnes postures ! Oublié de prendre 30 secondes pour souffler, se détendre les muscles ! Oublié le plaisir de travailler dans l'effort …

Au bout de 5 mois de maladie, sans être écoutée ni de la Sécu, ni de la médecine du travail, il était temps de faire quelque chose. Mais comment s'en sortir sans le moindre revenu ? Il se trouve que Denis a trouvé un travail sur Rodez il y a peu. Nous devions à la base attendre qu'il soit bien sûr d'y rester avant que je l'y rejoigne. Finalement nous avons précipité notre PACS car s'il y a une chose dont on est certain, c'est de vouloir vivre ensemble et continuer notre histoire. Nous nous pacsons le 28 Mars. Et ça c'est la meilleure des nouvelles !

De mon côté, j'ai donné ma démission il y a peu. En sortant de mon ANCIEN travail, mon solde de tout compte à la main, j'ai senti comme un poids énorme s'envoler. Je vais être chômeuse certes, je vais peut être galérer, mais je me sens libérée. Une nouvelle aventure va commencer bientôt et je fais tout mon possible pour trouver un nouveau travail, plus en adéquation avec ce que physiquement je suis encore capable de faire. Tant que je ne suis pas guérie, exit les ports de charge lourde, les ports de charge tout court et les gestes répétitifs. Autant dire que la grande distribution et moi c'est terminé pour un moment. C'était pourtant une chance d'avoir 9 ans d'expérience car j'étais sûre de trouver facilement du travail partout en France…

Alors c'est ce que j'appelle un mal pour un bien finalement. L'occasion de se reconvertir dans un autre domaine. Sans oublier que maintenant, il faut que je continue à prendre le temps de soigner ce bras…

Et surtout me rappeler que tout ça, ce n'est pas ma faute, comme on me l'a fait entendre. Ce n'est pas ma faute. C'est la faute à l'argent. Celui dont j'ai besoin pour vivre et payer mes dûs. Celui dont certains patrons sont friands. Celui qui pourrit finalement les relations et les conditions humaines.

L'argent ne fait pas toujours le bonheur…

 

 

...Moi ce sont les miens et Denis qui font mon bonheur. Le reste ... je m'en sortirai bien quoiqu'il arrive, j'en suis sûre !