Le livre qui donne envie d'aimer...


Si mes dernières lectures, essentiellement des ouvrages d'Annie Ernaux, m'ont redonné le goût de lire, -et d'écrire ! -, je reste toujours effrayée par les livres un peu trop épais. C'est une des raisons pour laquelle je me suis attardée, devant l'étagère des nouvelles acquisitions de la bibliothèque d'Auch, sur Lettre à D.: histoire d'un amour d'André Gorz. Soixante-cinq pages. Un format agréable. Une taille de caractère qui ne me donne pas la migraine et m'évite de passer à la mauvaise ligne quand je lis, -car ça m'arrive oui - : en bref, un livre lisible pour mes petits yeux exigeants d'un point de vue matériel. Si cela peut vous rassurer je n'ai pas emprunté ce livre pour cette unique raison. J'ai également pris connaîssance de l'année de parution.Envie de lire du nouveau, du neuf, lire autre chose que ce que le langage littéraire courant appelle "Les classiques" et ne surtout pas lire ce qui est devenu pour moi de la littérature commerciale. Je ne dis pas que cette littérature commerciale est vide d'intérêt, mais les ouvrages qui sont sous les feux de la publicité, évoqués par beaucoup trop de monde, dans les médias, dans les discussions entre amis, ne m'attirent guère. Weber, Nothomb, Harry Potter et compagnie, n'auront, peut-être à mon grand tort, pas la cotte avec moi ! J'ai trop l'impression de les avoir déjà lus tellement j'en entends parler, j'ai trop l'impression de savoir ce à quoi ça se rapporte, ce que ça raconte, j'en perds toute envie de les lire.


Ce livre d'André Gorz, je n'en avais pas entendu parler, même si après quelques recherches, j'ai pu constater qu'il avait eu son petit succès. Par chance, je n'avais pas eu vent à toutes les sauces de son existence, et ce fut un facteur déterminant. Un livre lisible, tout neuf, à complètement découvrir …que de qualités à mes yeux de lectrice excentrique ! Mais ce qui m'a le plus convaincue, - parce que je m'intéresse quand même un peu à l'éventuel contenu de ce que mon œil et mes mains explorent, c'est le titre :



Lettre à D. : Histoire d'un amour.

9782718607276


Le genre épistolaire annoncé à travers lequel pourrait se dessiner, se révéler une histoire était plutôt alléchant. Ce qui m'intrigua le plus dans ce titre fût la formulation "histoire d'un amour". En général on parle d'histoire d'amour. Mais cela désigne l'amour en général, le grand amour si souvent évoqué partout. Là, c'est l'"histoire d'UN amour". Un amour particulier, une histoire d'amour tout à fait singulière? Pas comme les autres, un amour pas comme les autres, faudrait-il comprendre. Un amour qui ne ressemble pas aux histoires d'amour en général. Une personne qui est à elle seule un amour. J'avais alors envie de connaître l'histoire de CET amour.


Amour? Un grand sentiment souvent au cœur d'une emphase exacerbée, enveloppé d'un mièvrerie écoeurante et interminable dans la littérature, au cinéma, dans les téléfilms, les séries, dans la vie de toutes les jours. Les représentations de l'amour dans l'art le plus merveilleux ou le plus médiocre sont souvent un lourd pot de miel indigeste et lassant.

Dans Lettre à D. : Histoire d'un Amour, rien de mièvre, rien de mielleux, rien d'édulcoré, rien d'emphatique, rien d'écœurant. Juste de la simple sincérité de la part d'un vieil homme, qui après un bilan de sa vie, fait un état des lieux, un constat sur l'histoire d'amour qu'il a vécu avec son épouse Dorine, sans exagération aucune, sans enrobage inutile avec une très profonde réflexion sur leur couple. Il lui adresse toute l'œuvre.


Etonnant et peu étonnant de la part d'André Gorz. Ce brillant homme, d'abord ingénieur chimiste, puis journaliste et philosophe aux côtés de Jean Paul Sartre, coutumier de publication d'essais politiques/économiques/philosophiques, n'aurait jamais laissé penser qu'il aurait pu produire un tel ouvrage. Mais il explorait dans ses écrits le monde, la société, les hommes, et dans cet hommage à Dorine, sa femme, centre de gravité de sa vie, il explore leur couple et tout ce qu'il ressent. Lui qui avoue ne pas lui avoir dit souvent qu'il l'aimait, il lui dédie 65 pages. C'est ce que j'ai envie d'appeler une autobiographilosophie.



Une ode à l'amour. Mais pas comme les autres. Une Ode à un amour, celui d'André et de Dorine. Dorine déesse d'André. Elle le point central du titre, du livre et de la vie tout entière de l'auteur. Il s'agit bien d'un mode épistolaire, largement démontré par la présence de la deuxième personne. Ce "tu" redondant, ces "nous" répétitifs. Rapidement le lecteur d'identifie, il devient le "tu". Le livre fonctionne principalement sur trois personnes: le "je", le "tu" et le "nous" et donc autour du couple, puisque "je" associé au "tu", donnera "nous". C'est leur histoire qui s'égraine petit à petit tout au long de la lettre qui n'est destinée qu'à une seule personne, Dorine. L'auteur démontre sans cesse que sans elle il n'est rien, sans elle il n'aurait pas écrit, il n'aurait pas fait tout ce qu'il a fait. C'est l'histoire d'un amour pas comme les autres, un grand amour. Et l'amour y est à mainte reprise réfléchi, analysé, philosophé. Je n'en dis pas plus. Il faut le lire et le découvrir.


La fin m'a particulièrement émue et je dois l'avouer, au point de me faire venir les larmes. J'avais entre temps pris connaissance de la biographie de l'auteur. Dorine sa femme, était atteinte d'une grave maladie. Ils se sont suicidés ensemble, lui avait 84 ans, elle 83, fin Septembre 2007. C'était plus d'un an après l'écriture de Lettre à D.: histoire d'un amour, à la fin duquel l'auteur exprime à quel point leur amour est fort, fort même au-delà de la vie :



"Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à l'autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble"

gorz